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Le théâtre de Joshua Laffont-Cohen

Le théâtre de Joshua Laffont-Cohen

Le théâtre de Joshua Laffont-Cohen

 

L’identité en mouvement

Il y a, dans le théâtre de Joshua Laffont-Cohen, une question qui revient avec insistance : sommes-nous vraiment ceux que nous croyons être ?

Ses personnages aiment se définir, se raconter, créer, séduire, aimer. Ils pensent connaître leur place dans le monde. Pourtant, quelque chose vient toujours troubler cette belle construction. Une rencontre, un souvenir, une œuvre d’art, un secret ou un livre suffit pour faire vaciller les certitudes.

Derrière la comédie apparaît alors un théâtre de la métamorphose.

Avec Chrysalide puis Appelez-moi Mme George Sand !, Joshua Laffont-Cohen construit une dramaturgie dans laquelle l’identité n’est jamais immobile. Elle est une matière vivante : elle se transforme, se dissimule, se réinvente. L’être humain n’y est pas enfermé dans une définition définitive de lui-même. Il traverse au contraire plusieurs états, plusieurs désirs et parfois plusieurs vies.

 

Le théâtre de la métamorphose

Le titre Chrysalide pourrait presque servir de métaphore à l’ensemble de cette écriture théâtrale.

Dans cette pièce, quatre personnages — Nathan, Sarah, Alex et Liam — se retrouvent, parlent d’art, de littérature, d’amour et de leurs projets. Leur univers semble d’abord celui d’une bourgeoisie cultivée où se côtoient un chirurgien esthétique, un galeriste et un éditeur.

Mais sous la surface policée apparaissent progressivement les mensonges, les frustrations, les désirs de reconnaissance et les secrets.

La chrysalide devient alors bien davantage qu'une image. Elle désigne cet état intermédiaire où l'être n'est déjà plus celui qu'il était sans savoir encore exactement ce qu'il deviendra.

Nathan lui-même papillonne entre les disciplines. Chirurgien esthétique, il peint, photographie, écrit de la poésie, compose des herbiers et collectionne les papillons. Il veut créer et être reconnu comme artiste. Liam, l'éditeur auquel il confie ses poèmes, devient malgré lui le juge de cette ambition.

À travers cette situation presque vaudevillesque, Joshua Laffont-Cohen pose une question plus grave : que cherchons-nous lorsque nous demandons aux autres de

reconnaître notre talent ?

Une opinion sincère ? Une confirmation ? Une preuve d'amour ?

La création artistique devient ainsi le révélateur des fragilités humaines.

Le masque et la vérité

Les personnages de Joshua Laffont-Cohen mentent souvent. Mais leurs mensonges ne sont pas nécessairement malveillants.

On ment pour protéger un ami. Pour ne pas blesser celui que l'on aime. Pour préserver une relation. Pour conserver une image de soi. On ment également parce qu'il est parfois difficile de dire ce que l'on désire véritablement.

Ce théâtre fait ainsi du mensonge une étrange voie d'accès à la vérité.

Dans Chrysalide, chacun finit par devoir sortir de la représentation qu'il donnait de lui-même. Les personnages découvrent que l'amitié ne peut se satisfaire éternellement de compliments de circonstance et que l'amour suppose aussi d'accepter ce que l'autre a été avant nous.

Le théâtre devient naturellement le lieu privilégié de cette interrogation puisque jouer consiste précisément à être soi-même tout en devenant quelqu'un d'autre.

Cette question prend une dimension encore plus vertigineuse dans Appelez-moi Mme George Sand !.

 

Habiter quelqu'un d'autre

La situation de départ est volontairement étrange : une personne entre dans le cabinet du docteur Pifoël et affirme être George Sand.

Elle connaît sa vie, ses œuvres, ses amours, ses enfants, ses amis. Elle parle de Nohant, de Chopin, de Musset, de Flaubert, de Hugo. Elle récite ses poèmes et revendique son identité avec une certitude désarmante :

« Appelez-moi Mme George Sand ! »

Mais qui parle ?

George Sand ? Un admirateur ? Un homme fasciné depuis l'enfance par l'écrivaine ? Un personnage qui aurait fini par habiter l'œuvre qu'il admirait ?

La consultation devient progressivement un formidable jeu de miroirs.

Joshua Laffont-Cohen ne cherche pas tant à reconstituer historiquement George Sand qu'à observer ce qui arrive lorsqu'une œuvre prend possession de notre imaginaire.

Lire n'est alors plus une activité passive.

Lire, c'est parfois emprunter une autre existence.

 

La littérature comme seconde vie

C'est l'une des singularités du théâtre de Joshua Laffont-Cohen : la littérature y agit directement sur les personnages.

Les livres ne sont pas des références décoratives destinées à afficher une culture. Ils transforment ceux qui les lisent.

Dans Appelez-moi Mme George Sand !, la littérature devient même une sorte de territoire intérieur. Le personnage a découvert George Sand enfant. Il a lu La Mare au Diable, appris des passages de ses œuvres, porté des costumes inspirés de son époque, imaginé sa vie et progressivement construit avec elle une relation intime.

Il ne lit plus seulement George Sand : il fait corps avec elle.

La pièce rejoint ici une expérience que tout lecteur passionné a connue, à une échelle moins vertigineuse : certains écrivains finissent par accompagner notre existence. Leur langue modifie notre manière de penser. Leurs personnages deviennent presque des souvenirs personnels. Nous empruntons leurs mots pour comprendre des émotions que nous étions incapables de nommer.

La littérature devient ainsi une possibilité de vivre davantage qu'une seule vie.

Masculin, féminin : franchir les frontières

Cette interrogation sur l'identité rencontre naturellement celle du masculin et du féminin.

George Sand constitue à cet égard une figure particulièrement féconde. Aurore Dupin devient George Sand. Une femme choisit un nom masculin, porte des vêtements d'homme et conquiert ainsi une liberté sociale et artistique que son époque lui refuse.

Joshua Laffont-Cohen transforme cette histoire en miroir contemporain.

Son personnage ne cherche plus seulement à comprendre George Sand. Il découvre en elle une possibilité d'explorer une part inconnue de lui-même.

La question n'est donc jamais simplement : « Suis-je un homme ou une femme ? »

Elle devient : combien de personnes pouvons-nous contenir en nous-mêmes ?

Cette interrogation était déjà présente dans Chrysalide, où le corps, ses transformations et l'identité occupent une place essentielle. D'une pièce à l'autre, le corps cesse d'être une enveloppe immuable. Il devient lui aussi un récit.

Nous écrivons notre corps comme nous écrivons notre vie.

 

L'art comme révélateur

Peinture, poésie, musique, littérature : l'art traverse constamment cet univers théâtral.

Mais les artistes qu'il met en scène ne sont jamais complètement assurés de leur légitimité.

Nathan veut savoir s'il est véritablement poète. Le personnage d'Appelez-moi Mme George Sand ! cherche dans la poésie une parole capable de révéler ce qu'il ne parvient pas à dire autrement.

Créer revient alors à poser une question dangereuse : que vaut ce que je suis ?

Le désir de reconnaissance artistique rejoint le désir plus profond d'être reconnu comme individu.

Être lu, être regardé, être aimé : les trois mouvements finissent presque par se confondre.

 

Un théâtre du « double je »

Cette dramaturgie pourrait finalement être placée sous le signe du double.

Il existe toujours celui que l'on est et celui que l'on voudrait être.

Celui que les autres voient et celui que nous cachons.

Celui que nous étions et celui que nous sommes devenus.

Le personnage théâtral devient ainsi un palimpseste : sous une identité apparaissent les traces d'une autre, puis d'une autre encore.

C'est pourquoi la métamorphose n'est jamais, chez Joshua Laffont-Cohen, un simple changement d'apparence. Elle touche à quelque chose de plus intime : la possibilité de réécrire sa propre histoire.

De la comédie au vertige

Pourtant, ce théâtre ne renonce jamais à l'humour.

Joshua Laffont-Cohen aime les situations légèrement décalées, les personnages excessifs, les malentendus, les dialogues rapides et les glissements soudains du sérieux vers le burlesque.

Cette légèreté est essentielle.

Elle permet d'aborder des questions complexes sans transformer la scène en démonstration théorique. L'identité, le genre, la création, le désir, la peur du jugement ou le besoin de reconnaissance apparaissent à travers des personnages qui vivent avant de devenir des idées.

Le rire ouvre alors une brèche.

Et c'est souvent par cette brèche que surgit l'émotion.

Sortir de la chrysalide

De Chrysalide à Appelez-moi Mme George Sand !, une même intuition semble ainsi parcourir le théâtre de Joshua Laffont-Cohen : nous ne sommes pas condamnés à rester ceux que nous étions.

Nous pouvons changer.

Changer de regard, de corps, de rôle, de désir, de langage.

Nous pouvons même nous inventer à travers les autres, à travers les œuvres, les livres et les personnages que nous avons aimés.

Mais toute transformation suppose d'abandonner quelque chose : une ancienne représentation de soi, un mensonge confortable, une identité devenue trop étroite.

C'est sans doute là que se situe le cœur de ce théâtre.

Non pas dans la volonté de définir ce qu'est une identité, mais dans le mouvement qui nous conduit d'une identité vers une autre.

Chez Joshua Laffont-Cohen, l'être humain demeure une œuvre inachevée.

Un personnage en train de s'écrire.

Une chrysalide qui, tôt ou tard, devra prendre son envol.