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Fragments, de Joshua Laffont-Cohen : la poésie comme mémoire sensible du monde

Fragments, de Joshua Laffont-Cohen : la poésie comme mémoire sensible du monde

Entre amour, musique, peinture et spiritualité, une traversée poétique de l’existence

Il est des recueils qui ne cherchent pas à raconter une histoire, mais à recueillir les éclats dispersés d’une vie. Des instants de bonheur, des blessures anciennes, des rencontres fugitives, des paysages traversés, des œuvres admirées, des êtres aimés. Avec Fragments, Joshua Laffont-Cohen compose une mosaïque poétique où chaque texte semble retenir quelque chose du temps qui passe, comme si l’écriture pouvait préserver de l’oubli ce que l’existence abandonne derrière elle.

Dès les premières pages, une citation de Roland Barthes, empruntée aux Fragments d’un discours amoureux, donne au livre sa tonalité profonde : l’écriture ne compense pas l’absence, elle naît précisément de cette absence. Cette pensée accompagne souterrainement l’ensemble du recueil, où le désir, la mémoire et la perte se répondent dans une succession de poèmes tantôt lumineux, tantôt mélancoliques.

Mais Fragments ne se limite pas à une méditation amoureuse. Il embrasse un territoire bien plus vaste, dans lequel la musique, la peinture, la littérature, les voyages et la spiritualité deviennent autant de chemins pour interroger notre présence au monde.

L’amour, entre désir et disparition

La première partie, intitulée Fragments d’amour, explore les multiples visages du sentiment amoureux. L'amour y apparaît dans sa dimension charnelle, mais aussi dans sa fragilité, ses contradictions et ses impossibilités.

Dans Heureux les heureux, une rencontre fugitive à la sortie du métro devient le point de départ d'une rêverie amoureuse. L'être entrevu se transforme en apparition, en promesse inaccessible. Ailleurs, dans Mea culpa, la parole poétique se fait confession, reconnaissance de la blessure infligée et demande de pardon.

Joshua Laffont-Cohen ne cherche pas à idéaliser l'amour. Il en accueille les élans, les illusions, les remords et les désenchantements. Ses poèmes disent combien aimer signifie aussi accepter l'incertitude, la distance et parfois l'irréparable.

La poésie devient alors le lieu où les sentiments peuvent continuer d'exister, même lorsque leur objet s'est éloigné. Elle conserve la trace d'une présence, le souvenir d'un geste, la vibration d'une voix.

Quand la musique devient poésie

L'une des singularités du recueil réside dans la place essentielle accordée à la musique. Dans la section Mélodies, Joshua Laffont-Cohen dialogue avec les grands compositeurs et fait du poème un espace de résonance musicale.

Haendel, Chopin, Schubert, Bach ou encore le guitariste Narciso Yepes traversent ces pages comme autant de compagnons de sensibilité. Chaque œuvre évoquée suscite une atmosphère, un mouvement intérieur, une émotion particulière.

Dans Marche funèbre, inspiré de Chopin, les notes deviennent les messagères d'une méditation sur la vie et la mort. Dans Trio opus 100, le violoncelle, le piano et le violon dessinent un paysage de tendresse et de nostalgie. Avec Sarabande, le poète retrouve les rythmes du baroque, ses élégances et ses mélancolies.

La musique n'est pas ici un simple motif culturel. Elle constitue une manière d'habiter le monde. Les rythmes, les silences, les harmonies et les dissonances trouvent leur prolongement dans la matière même des vers.

À travers ces évocations, le recueil rappelle que la poésie et la musique partagent une même ambition : donner une forme sensible à ce qui échappe au langage ordinaire.

La peinture, miroir de la mémoire

La section Souvenirs ouvre un autre dialogue, cette fois avec les arts plastiques et la littérature.

Francis Bacon, Mark Rothko et Marc Chagall y côtoient Baudelaire et George Sand. Ces références ne relèvent pas d'un simple hommage érudit. Elles permettent au poète de confronter sa propre sensibilité à celle d'autres créateurs.

Dans Blanc sur rouge, inspiré de Rothko, les couleurs deviennent les éléments d'un paysage intérieur, où se mêlent violence, nostalgie et passion. Avec Abraham et les trois anges, la peinture de Chagall ouvre une réflexion sur les récits bibliques, la naissance, la destruction et le destin humain.

Le poème Lélia, consacré à l'héroïne de George Sand, évoque quant à lui la solitude, la quête de l'idéal et les errances de l'âme.

Cette circulation entre les œuvres révèle une dimension essentielle du livre : l'art n'y est jamais séparé de la vie. Il accompagne les souvenirs, éclaire les émotions et donne parfois une forme nouvelle à des interrogations anciennes.

Les paysages de l'ailleurs

Avec la partie Ailleurs, le recueil prend la forme d'un voyage. La mer, les plages, Londres et Venise deviennent les décors d'une géographie intime.

Ces lieux ne sont pas seulement décrits pour leur beauté. Ils portent en eux la mémoire des rencontres et des émotions qui leur sont attachées.

Dans Londres un soir d'automne, la ville apparaît à travers le souvenir d'un amour et d'une promenade, dans une atmosphère où la musique, la lumière et la mélancolie se confondent. Dans La légende d'Arlequin, Venise devient le théâtre d'un récit tendre et coloré, où l'imagination populaire rejoint la poésie.

La mer, omniprésente dans plusieurs textes, offre une image plus ambiguë. Elle est à la fois espace de liberté, de contemplation et de disparition. Elle accueille les rêves, mais rappelle aussi la fragilité des corps et des existences.

Le voyage apparaît ainsi comme une autre manière de parcourir sa propre mémoire.

De l'amitié à la quête spirituelle

Le recueil accorde également une place importante à l'amitié, à la tendresse et à la recherche d'une forme de consolation.

Dans les poèmes consacrés aux liens amicaux, la présence de l'autre devient un refuge contre la solitude et la violence du monde. La parole se fait plus dépouillée, plus directement adressée, comme une main tendue.

Cette aspiration à une forme de réconciliation trouve un prolongement dans la section Chants à Dieu.

Joshua Laffont-Cohen y puise dans les traditions bibliques, les psaumes et les textes religieux pour interroger le sens de l'existence, la foi et la possibilité d'une fraternité spirituelle.

Dans La Mosquée blanche, l'expérience du recueillement conduit à une réflexion sur les différentes manières de nommer Dieu. Le poème fait de la rencontre des traditions religieuses un espace de méditation et d'ouverture.

Cette dimension spirituelle ne rompt pas avec les thèmes précédents. Elle les prolonge. Derrière l'amour, la beauté et la mémoire se dessine une même interrogation : comment donner un sens à notre passage sur terre ?

Écrire pour retenir le temps

La dernière partie, Pro rimes, introduit une réflexion plus directement consacrée à la création poétique.

Dans Écrire, Joshua Laffont-Cohen multiplie les interrogations sur la nécessité de prendre la plume. Écrit-on pour vivre, pour survivre, pour comprendre ou pour être compris ? La poésie apparaît comme un exercice de lucidité autant que comme une tentative de dialogue avec autrui.

Mais le poète sait aussi se montrer joueur, ironique et volontiers irrévérencieux. Dans Je n'aime pas les rimes, il s'amuse des conventions poétiques tout en les utilisant abondamment, créant un paradoxe malicieux entre la liberté revendiquée et le plaisir manifeste des sonorités.

Cette légèreté apporte au recueil une respiration bienvenue. Elle révèle une écriture qui ne craint ni la tradition ni le jeu, et qui trouve dans les formes héritées de la poésie un terrain d'expérimentation personnelle.

Une poésie de la présence et de l'absence

Ce qui relie les différentes parties de Fragments, au-delà de la diversité de leurs inspirations, est sans doute une même attention portée à ce qui demeure lorsque les instants ont disparu.

L'amour laisse des souvenirs, la musique laisse des résonances, la peinture laisse des images, les voyages laissent des paysages intérieurs. Et l'écriture recueille ces traces pour leur offrir une autre durée.

La dédicace du livre, « À mon père », trouve un écho particulièrement émouvant dans le poème Ineffable, qui s'achève sur une interrogation discrète : « Amour d'un fils pour son père ? » Derrière la variété des sujets abordés se laisse ainsi entrevoir une dimension profondément intime, où l'expérience personnelle nourrit la réflexion poétique.

Joshua Laffont-Cohen compose une poésie volontiers lyrique, attachée aux images, aux rythmes et aux références classiques, mais également traversée d'humour, de sensualité et de questionnements contemporains.

Fragments se lit comme un carnet de mémoire et de sensations, un ensemble de confidences adressées tantôt à l'être aimé, tantôt aux artistes admirés, tantôt à Dieu, tantôt au lecteur lui-même.

Un livre qui rappelle que l'existence ne nous appartient jamais tout entière, qu'elle se présente à nous par éclats, et que la poésie possède cette faculté singulière de réunir, ne serait-ce qu'un instant, ce que le temps disperse.


Joshua Laffont-Cohen — Fragments
Julien Nègre éditeur, 2022
ISBN : 979-10-92464-55-9

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